Institut Robert Schuman pour l'Europe
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18/08/2017

Interview Yamina BENGUIGUI pour le Magazine Diplomatie n°88 (septembre-octobre 2017)

1. En marge de la Journée Mondiale des Réfugiés des Nations Unies, l’Institut Robert Schuman pour l’Europe a co-organisé en juin dernier au Palais du Luxembourg une grande conférence sur les réfugiés et déplacés internes en Azerbaïdjan, conséquence du conflit qui oppose l’Arménie et l’Azerbaïdjan dans le Haut-Karabakh depuis près de trente ans. Peu médiatisé en France, ce conflit constitue pourtant un point de tensions considérables aux portes de l’Europe. Quelle est la situation aujourd’hui ?

Si la situation reste tendue entre les deux pays depuis la guerre qui a enflammé les territoires du Haut Karabagh entre 1988 et 1994, elle a considérablement évolué depuis la mise en place du groupe de Minsk par l’OSCE (Organisation de Sécurité et de Coopération en Europe) en 1992 et l’adoption d’un cessez-le-feu en 1994.
Le groupe de Minsk, présidé par la France, les États-Unis et la Russie veille au respect du cessez-le-feu et accompagne les négociations entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie afin de faire progresser les pourparlers de paix, trop souvent remis en question par les incidents qui se produisent sur ce qui n’est pourtant plus une ligne de front : soldats tués et et victimes civiles de part et d’autre.
Malgré cela, il ne faut par renoncer à l’instauration d’une paix durable et équitable dans la région car elle conditionne le retour des réfugiés et des populations déplacées lors du conflit sur leur terre, une question cruciale qui doit être une préoccupation fondamentale de tous les acteurs engagés dans le règlement du conflit.

 

2. Depuis le début de cette guerre, ce sont près d’un million d’Azerbaïdjanais qui ont dû quitter leurs terres pour devenir réfugiés ou déplacés internes. 250 000 ont été relogés, mais plus de 400 000 vivent encore dans des conditions très difficiles. Aujourd’hui, deux générations ont grandi dans des camps. Pourtant, à l’inverse du conflit en Syrie qui a vu des centaines de milliers de réfugiés fuir vers l’étranger, notamment en Europe, la grande majorité des populations déplacées est demeurée en Azerbaïdjan. Pour quelle raison ?

La raison principale est l’espoir qu’ont ces centaines de milliers de personnes de pouvoir un jour rentrer chez elles même si leurs conditions de vie restent extrêmement difficiles. Ce retour est possible et l’Azerbaïdjan se prépare à l’accompagner en mettant en place des programmes sanitaires et éducatifs. Ce n’est qu’un début, mais il peut nourrir l’espoir de celles et ceux qui vivent encore dans des camps où ils reste pourtant très difficile d’imaginer un retour dans un avenir proche.
Pour maintenir la flamme de l’espoir, il faut veiller à ce que l’intégrité et la dignité des réfugiés et des personnes déplacées soient respectées. La question centrale est comment améliorer la situation des réfugiés dont les droits fondamentaux sont parfois menacés par l’intolérance, la xénophobie et les discriminations, des fléaux qui n’épargnent aucun pays quand certaines parties de la population ne supporte plus la présence de l’étranger, de celles et de ceux venu(e)s d’ailleurs, même s’ils ont fui la guerre et les persécutions ?

3. Peut-on mesurer l’impact de ce conflit et celui des populations déplacées sur l’économie de l’Azerbaïdjan ?

Tous les conflits, tous les déplacements massifs de population ont un impact sur l’économie d’un pays, d’une région. Cet impact est difficile à mesurer mais il dépend surtout de leur potentiel de développement.
Les ressources en hydrocarbure de l’Azerbaïdjan ont permis au pays d’avoir les moyens de se moderniser tout en mettant en place une politique économique diversifiée en investissant sur le tourisme et l’agriculture, ce qui lui a permis de faire face à la chute des prix du pétrole.
Il n’en va pas de même pour l’Arménie qui dispose de moins de ressources et a donc moins d’opportunités et moins de moyens pour développer son économie et moderniser ses infrastructures.
La résolution pacifique du conflit est donc aussi vitale pour que les pays du Sud-Caucase bénéficient pleinement du potentiel économique régional et des relations commerciales qu’ils peuvent entretenir avec les pays voisins et l’Union Européenne.

4. La « Guerre des 4 jours » (avril 2016), qui a été marquée par les affrontements les plus meurtriers depuis le cessez-le-feu conclu en 1994 ne signe-t-elle pas l’échec d’un règlement pacifique du conflit ?

La mise en suspens ne signifie pas forcément l’échec et force est de constater que les hostilités ont cessé sous la pression de la Russie qui reste un « arbitre » incontournable dans la région.
Il faut rester vigilant et dénoncer toutes les actions qui remettent en question le processus de paix mais il me paraît important d’accorder aussi la plus grande attention à tout ce qui sur le terrain nous donne des raisons d’espérer, ou plutôt de partager l’espoir des réfugiés et des populations déplacées.
Ils seront aussi les acteurs et les actrices du retour et de la reconstruction d’un avenir commun et doivent être impliquées dans la pacification globale de la région. N’oublions pas la leçon de Nelson Mandela qui affirmait avec force que ce qui est fait sans nous, pour nous, est fait malgré nous et contre nous.

5. Les succès militaires azerbaïdjanais lors des affrontements de 2016 d’un côté, et les craintes d’une militarisation de la société arménienne de l’autre, laisse craindre un regain de tensions entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, voire un conflit ouvert comme le présage un récent rapport publié par l’International Crisis Group. Les sociétés civiles des deux pays ne sont-elles pas en mesure d’apporter une amorce de solution pacifique à ce conflit ?

L’implication de la société civile des deux pays est fondamentale et il est nécessaire de les sensibiliser au sort des réfugiés et des personnes déplacées pour qu’elles se mobilisent dans le processus de paix. L’empathie et la solidarité sont des facteurs de compréhension et d’acceptation de l’autre dont l’histoire pourrait être la mienne. Les militants des droits de l’homme en Azerbaïdjan et en Arménie participent à ce mouvement qui a abouti à la création de la Plateforme pour la Paix dont l’objectif est de rapprocher les communautés azerbaïdjanaises et arméniennes du Haut-Karabagh.
On peut certes déplorer l’inertie des deux états qui ne semblent pas accorder beaucoup d’importance à cette initiative, quand ils ne la freinent pas. Mais elle existe et elle peut petit à petit amener les opinions publiques des deux pays à s’impliquer et à devenir des groupes de pression qui pourront influencer l’action des chefs d’état.

6. La « Guerre des Quatre jours » ne signe-t-elle pas l’échec du Groupe de Minsk ? D’autre part, le récent rapprochement diplomatique entre la Turquie (alliée traditionnelle de Bakou) et de la Russie (proche d’Erevan) ne peut-il pas donner un nouvel élan au processus de règlement de ce conflit ?

Gramsci disait qu’il faut « allier le pessimisme de la raison à l’optimisme de la volonté. » Je partage totalement ce point de vue qui s’applique parfaitement cette situation. Il existe des raisons de douter, mais il existe tout autant sinon plus de raisons d’espérer, celles que nous avons déjà évoquées.
N’oublions pas que le groupe de Minsk associe la France, les États-Unis et la Russie et que ses trois pays partagent des visions très similaires en ce qui concerne le règlement pacifique du conflit. Les lignes bougent et les discussions que les présidents Macron, Trump et Poutine auront sur ce sujet pourront certainement permettre d’accélérer le processus, tous les protagonistes de ces négociations ayant un intérêt à la fin des tensions dans cette région. L’Union Européenne peut elle-aussi devenir un acteur central dans ce processus dans le mesure où elle aussi à tout à gagner dans la résolution pacifique d’un conflit qui se tient à ses portes. Comme le disait Robert Schuman : “La contribution qu'une Europe organisée et vivante peut apporter à la civilisation est indispensable au maintien des relations pacifiques.”
La volonté des uns peut rencontrer celle des autres : nous devons rester optimistes et notre optimisme doit être à la hauteur de celui des réfugiés et des personnes déplacées qui n’ont pas, malgré les doutes, renoncer à l’espoir, à la paix, au retour.

YAMINA BENGUIGUI

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